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Depuis quelques mois, à chaque fois que je vais surfer sur l’île de Ré, j’aperçois de grandes colonnes jaunes en acier entreposées dans le port Atlantique de La Rochelle. Il s’agit en fait d’une partie des fondations des éoliennes offshore qui seront installées au large de Saint-Nazaire. Au total, il y en aura 80 à 12 km de la côte ou plus. Vous vous dites que c’est une bonne nouvelle ? Pour le climat peut-être, pour la biodiversité un peu moins.

© Parc Éolien en mer de Saint-Nazaire Production CAPA Corporate

Le problème : l’éolien offshore à tout va

🧐 Le constat

40%. C’est la part d’énergies renouvelables qui devra être atteinte en 2030 dans le mix électrique si la France respecte les engagements de la loi de Transition Énergétique votée en 2015. Autant vous dire qu’on est encore loin du compte. Pour passer de 22% à 40%, il va falloir en construire des centrales hydroélectriques et des parcs photovoltaïques et éoliens.

Justement, c’est des parcs éoliens que je voulais vous parler. Sur terre, on a maintenant l’habitude d’en voir. En mer, c’est une autre histoire. La surface maritime de la France s’étend sur 11 millions de km2, et pourtant aucune éolienne offshore n’est en activité dans le pays pour le moment. Si j’écris ces lignes, c’est parce que ça ne saurait tarder. De nombreux projets sont en cours, que ce soit au large de Saint-Nazaire, de l’île d’Oléron, de Saint-Brieuc ou ailleurs. Je vous préviens : on n’a pas fini de voir des éoliennes en attendant les vagues sur nos planches de surf ou en profitant du soleil sur la plage.

🙃 Les bases

Les éoliennes offshore fonctionnent sur le même principe que les éoliennes terrestres. Elles utilisent l’énergie cinétique du vent pour la transformer en énergie mécanique avant qu’un générateur électrique ne vienne transformer l’énergie mécanique en électricité. Le courant passe ensuite par des câbles sous-marins pour atteindre un poste électrique à proximité et rejoindre les lignes souterraines du réseau terrestre.

La différence avec les éoliennes terrestres, c’est les fondations. Il faut qu’elles résistent aux conditions les plus rudes en mer. Et pour ça, il y a 2 options :

  • L’éolien posé, sur des fondations fixes à moins de 50 mètres de profondeur
  • L’éolien flottant, relié au fond marin à l’aide d’une chaîne à 50 mètres de profondeur ou plus

Si vous me lisez jusqu’au bout, vous découvrirez quelle est la meilleure option.

😰 Les impacts

Les études scientifiques sur le sujet sont encore trop peu nombreuses pour évaluer correctement le rapport entre les impacts négatifs et les impacts positifs, mais on peut quand même en répertorier quelques uns :

  • Modification de l’habitat : Les fondations en béton des éoliennes posées exercent un effet récif qui attire des espèces dont l’habitat est composé de rochers comme les moules, les étoiles de mer, les crabes et les crustacés. Sur le papier, ça a l’air plutôt sympa. En réalité, l’effet récif n’est pas naturel et dérègle complètement le fonctionnement des écosystèmes.
  • Risques de collision et effet dissuasif : Apparemment, les risques de collision sont faibles. De nombreux oiseaux parviennent à éviter les turbines. En revanche, les parcs éoliens exercent un effet dissuasif sur plusieurs espèces d’oiseaux qui changent de route à la vue des éoliennes, perturbant les itinéraires qu’ils empruntent habituellement.
  • Pollution sonore : La construction, l’exploitation et le démantèlement des éoliennes offshore font du bruit, beaucoup de bruit. Et si vous me lisez depuis un moment, vous connaissez déjà l’impact de la pollution sonore sur les mammifères marins. Le bruit les dérange et peut leur causer, entre autres, des difficultés à trouver leurs proies, des désordres physiologiques, des acouphènes ou des risques de perte d’audition permanente.
  • Champ magnétique : Les câbles à haute tension peuvent perturber les animaux comme les requins et les raies qui utilisent le champ magnétique de la Terre pour naviguer.

Tous ces impacts négatifs sont amplifiés si l’emplacement du parc éolien offshore est mal choisi. Installer 80 éoliennes dans une région où vivent des espèces menacées ou sur des couloirs migratoires n’est clairement pas une très bonne idée. Même s’il existe un principe d’interdiction de porter atteinte aux espèces protégées, des dérogations sont régulièrement accordées par l’Etat français aux promoteurs du secteur. Selon le Rapport du Conseil National pour la Protection de la Nature rattaché au Ministère de la Transition Écologique, “l’objectif de la Commission européenne qui pourrait se traduire par l’équivalent de 34 000 éoliennes offshore en 2050 dont 7 100 pour la France semble incompatible avec la survie de nombreuses espèces d’oiseaux marins.” Et vous vous en doutez, c’est la même histoire pour les espèces sous-marines.

Le pire, c’est que les effets cumulés ne sont pas réellement pris en compte. Concrètement, on étudie les impacts de chaque parc éolien indépendamment des autres, mais pas les impacts de l’accumulation des parcs éoliens sur notre littoral, et encore moins les impacts des parcs éoliens, de la pêche et des transports maritimes réunis.

Sacrifier la biodiversité marine, notre meilleure alliée contre le changement climatique, au prétexte de lutter contre les émissions de gaz à effet de serre est un non-sens total.

Lamya Essemlali, Présidente de Sea Shepherd France

La solution de la semaine : climat vs. biodiversité ?

La lutte contre le changement climatique ne doit pas occulter celle pour la préservation de la biodiversité. Comme le rappelle Lamya Essemlali, Présidente de Sea Shepherd France, “sacrifier la biodiversité marine, notre meilleure alliée contre le changement climatique, au prétexte de lutter contre les émissions de gaz à effet de serre est un non-sens total”.

Car oui, l’océan joue un rôle de puits de carbone aussi important, si ce n’est plus, que les forêts. Il absorbe 30% de nos émissions de gaz à effet de serre. Une seule baleine permet de séquestrer autant de CO2 que 30 000 arbres par an.

Alors, on fait quoi ? On laisse tomber la transition énergétique et on fait tout pour préserver la biodiversité ?

Impossible de vous dire ça au beau milieu de la COP26. Les expert·e·s du GIEC sont unanimes : il faut limiter les dégâts en restant sous le seuil de +1,5°. Et les éoliennes offshore peuvent nous y aider. Elles offrent l’avantage de bénéficier des vents marins, plus fréquents et plus puissants que les vents terrestres. Selon les prévisions, elles devraient tourner en moyenne 35% du temps, contre 25% sur terre. L’ADEME estime même qu’elles pourraient produire jusqu’à 60% d’énergie en plus par rapport aux éoliennes terrestres.

Mais évidemment, leur développement ne doit pas se faire au détriment des écosystèmes marins. Il faut trouver le point d’équilibre entre la question du climat et celle de la protection de la biodiversité. Pour y arriver, plusieurs choses peuvent aider :

  • Choisir le bon emplacement : Idéalement, les parcs éoliens offshore devraient être implantés dans des zones où la biodiversité est moins riche et en dehors des couloirs migratoires des oiseaux et des mammifères marins.
  • Opter pour le flottant : Le flottant permet de réduire drastiquement la pollution sonore au moment de la pose de l’éolienne, et de s’affranchir de la profondeur pour s’implanter dans des zones plus éloignées des côtes.
  • Favoriser le débat public : La Charte constitutionnelle de l’environnement garantit le droit de participation du public au processus d’élaboration des décisions publiques comme celles liées à l’implantation d’un parc éolien. La plupart du temps, le débat public porte sur le choix de l’emplacement au moment où le projet est déjà bien entamé, alors qu’il devrait aussi porter sur les alternatives et la possibilité de l’absence de mise en œuvre du projet si les impacts négatifs identifiés sont trop importants.
  • Mettre en place des moratoires : Bien souvent, les projets sont enclenchés avant même que toutes les analyses d’impact aient été faites. Les moratoires permettraient de laisser le temps de les mener, d’inclure plus largement le grand public et, si besoin, d’imposer les limites nécessaires à la préservation du milieu marin.
  • Baisser notre consommation énergétique : C’est par là qu’il faudrait commencer. Si on réduit notre consommation d’énergie tout en arrêtant le nucléaire et les énergies fossiles, la part d’énergies renouvelables sera plus grande

Pour aller plus loin : l’éolien offshore en question

🗞 Article : “Le clash : nucléaire vs. énergies renouvelables” par Blutopia

Dans cet article, j’ai tenté de répondre à un débat qui revient sans cesse quand on parle de changement climatique et de transition énergétique : nucléaire vs. énergies renouvelables.

🎙 Podcast : « Éoliennes : une énergie d’avenir ?“ sur Green Letter Club

Paul Neau est directeur d’Abies, un bureau d’étude spécialisé dans l’éolien et le photovoltaïque, et membre de Négawatt, une association qui élabore un scénario de transition énergétique basé sur la sobriété et les énergies renouvelables. En une heure, il pèse le pour et le contre et montre pourquoi il est souhaitable que la part des énergies renouvelables augmente dans notre mix énergétique.

🏴‍☠️ Opération : “Les Vents de la Colère” par Sea Shepherd France

En septembre, j’ai eu la chance d’échanger avec Lamya Essemlali pour le teaser de notre prochaine campagne De l’assiette à l’océan. C’était à Lorient, et elle partait le lendemain au Havre pour une action contre le projet de parc éolien offshore dans la baie de Saint-Brieuc. 62 éoliennes de plus de 200 mètres de haut à 16 kilomètres de la côte sur une surface totale de plus de 100 km carrés. Le tout à proximité directe de sites Natura 2000 et en pleine zone habitat de nombreuses espèces protégées, dont certaines sont en danger critique d’extinction. L’opération “Les Vents de la Colère” met en lumière les enjeux liés au projet.

Voilà, vous savez presque tout sur l’éolien offshore. Maintenant, profitez de ce beau dimanche pour vous envoyer en mer. Vous verrez, ça fait du bien !

Malaury Morin

Malaury Morin

Co-fondatrice & Content Manager de Blutopia

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