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⏱ Temps de lecture : 5 minutes

Quand on parle des liens entre notre assiette et l’océan, il y a un sujet qui paraît évident : la pêche. Vous vous en doutez, il n’y a pas que ça. Avec notre campagne De l’assiette à l’océan, on explore d’autres sujets comme l’élevage, les intrants chimiques et le transport de marchandises. Mais je ne vais pas tout vous spoiler tout de suite !

Dans cet article, on va creuser les impacts de la pêche. Entre les émissions de gaz à effet de serre, la pollution plastique, la destruction des habitats, les prises accessoires et la surexploitation des ressources, il y a de quoi faire ! Mais que peut-on faire face à ça ? Existe-t-il une pêche durable ? Peut-on continuer à manger du poisson sans détruire l’océan ? C’est à ces questions que l’on tente de répondre ici. À l’abordage !

Le problème

🌡 L’empreinte carbone

Il y a un impact que l’on oublie souvent quand il s’agit de pêche : son empreinte carbone. D’ailleurs, la plupart du temps, elle est sous-estimée. On prend en compte les émissions de gaz à effet de serre liées au fioul consommé par les bateaux de pêche et celles liées au conditionnement et à la chaîne du froid pour que les poissons arrivent en parfait état dans notre assiette. Et généralement, on s’arrête là. Sauf que ce n’est pas si simple…

Quand on calcule l’empreinte carbone de la pêche, on oublie : 

  • Les émissions de gaz à effet de serre liées à la destruction des fonds marins par les chaluts de fond. En raclant le plancher océanique, le carbone stocké depuis des années sort de l’eau et retourne dans l’atmosphère.
  • Les émissions de gaz à effet de serre liées à l’extraction des grands poissons. En les pêchant, on rompt le cycle de séquestration du carbone qui passe normalement par leur mort naturelle et leur sédimentation au fond de l’océan.
  • Un phénomène encore plus important. La pêche déstabilise les écosystèmes et les populations d’espèces, en particulier le phytoplancton et le zooplancton, qui sont de vrais puits de carbone.

🎣 Les engins de pêche et la pollution plastique

Il y a un autre impact de la pêche que l’on avait complètement laissé de côté pour notre série documentaire L’autre confort sur la pollution plastique : les filets de pêche. Car oui, pratiquement tous les filets de pêche qui sont produits actuellement sont en matière plastique.

Même si les scientifiques peuvent difficilement quantifier les filets de pêche qui se retrouvent dans l’océan, on sait qu’il y a un paquet de filets fantômes. Il s’agit de filets perdus qui continuent de tuer et deviennent des pièges pour les organismes marins. Et une fois que ces filets se retrouvent dans l’océan, ils vont se dégrader en toutes petites particules, les micro et nano plastiques, relarguer des additifs et, en bonus, transporter des polluants.

En général, quand les filets de pêche sont dans l’océan, c’est déjà trop tard. Il est difficile de les prélever… et contrairement à ce que pourraient laisser croire certaines marques soit-disant engagées, on ne sait pas encore les revaloriser. J’avais d’ailleurs dédié une newsletter à ce sujet : “Recyclage des déchets plastiques marins : attention au greenwashing”.

🐠 La destruction des habitats

Toutes les méthodes de pêche ne se valent pas et certaines sont particulièrement destructrices pour les fonds marins. C’est notamment le cas du chalut de fond et de la senne démersale, que des ONG comme Bloom et Sea Shepherd tentent de faire interdire depuis des années :

  • Le chalut de fond : il s’agit d’un immense filet en forme d’entonnoir qui est remorqué par un navire et lesté de panneaux gigantesques pour pouvoir racler le plancher océanique
  • La senne démersale : la technique consiste à déployer, sur les fonds marins, un câble qui forme un polygone et le mettre en vibration pour créer un mur de son et de sédiments permettant de capturer les poissons piégés à l’intérieur

🐬 Les prises accessoires

En plus d’être destructrices pour les habitats, ces méthodes de pêche, et d’autres, manquent de sélectivité. De nombreuses espèces non visées, ou des individus trop jeunes pour être pêchés, se retrouvent régulièrement dans les filets “par erreur”. Sans caméras embarquées des bateaux de pêche, il est difficile d’évaluer la proportion de ce que l’on appelle encore des “prises accessoires” ou des “captures accidentelles”, bien qu’elles soient devenues courantes. Personne, ou presque, n’est au large pour documenter ce qu’il s’y passe.

Le cas des dauphins est symptomatique. Puisqu’ils se nourrissent des mêmes poissons que ceux visés par les bateaux de pêche, ils se retrouvent sur les zones de pêche… et finissent régulièrement dans les filets des chalutiers ou des fileyeurs. L’observatoire Pelagis estime qu’entre 5 000 et 10 000 dauphins sont tués par “capture accidentelle” chaque année en France. L’opération Dolphin Bycatch, menée par Sea Shepherd dans le Golfe de Gascogne, vise à mettre en lumière le problème et pousser le gouvernement à prendre des mesures pour que les dauphins soient, enfin, une espèce réellement protégée.

Bateau de pêche au large de Hendaye au milieu des goélands et des dauphins

🐡 La surpêche

Si l’on veut préserver les dauphins et toutes les autres espèces marines, c’est peut-être toute l’industrie de la pêche qu’il faut remettre en question. Dans le monde, 90% de ce qu’on appelle des “stocks” de poissons, sont surexploités ou pleinement exploités. Concrètement, ça signifie que l’on pêche plus que ce que les “stocks” peuvent nous fournir par renouvellement de la population. Notre appétit menace le vivant. En France, on mange 35 kg de poissons par an et par habitant·e. Dans le monde, la moyenne s’élève à 21 kg. Pour maintenir l’équilibre des écosystèmes marins, il faudrait en manger tout au plus 8 kg. À bon entendeur !

Le secteur de la pêche, c’est un secteur privé qui exploite un patrimoine commun.

Lamya Essemlali, Présidente de Sea Shepherd France

La solution de la semaine

🐟 La pêche durable ?

En fait, pour limiter l’empreinte carbone de la pêche, la pollution liée aux filets, les prises accessoires, la destruction des habitats et les pressions trop fortes sur les populations, on a 2 options : arrêter totalement de manger du poisson ou en faire un produit d’exception, que l’on est prêt·e·s à payer plus cher, et qui est issu d’une pêche extrêmement bien choisie. C’est le cas de la pêche aux petits métiers pratiquée par les pêcheurs et les pêcheuses de Poiscaille. L’objectif : choisir les méthodes de pêche les plus sélectives, respecter la saisonnalité, varier les espèces visées et les sites de pêche et privilégier les plus gros spécimens arrivés à maturité sexuelle.

Benoît Guérin, artisan pêcheur à Hyères

🍙 La révolution des algues

Même avec la pêche la plus vertueuse, il est urgent de réduire la quantité de poissons que l’on mange, particulièrement dans les pays qui ne dépendent pas de la pêche pour vivre, comme la France. Et les algues peuvent nous y aider ! À la différence du Japon, les algues n’ont pas vraiment bonne presse chez nous. Le scandale des algues vertes en Bretagne, dont la prolifération est due à l’élevage intensif et à l’utilisation d’engrais azotés, n’y est sans doute pas pour rien. Pourtant, les algues ont plein de bienfaits, à la fois pour les écosystèmes et pour notre santé. Elles captent du carbone, produisent de l’oxygène, favorisent la biodiversité, protègent les côtes de l’érosion… et sont remplies de minéraux et de nutriments.

Alors, on attend quoi pour leur faire une place dans notre cuisine ? On connaît bien la nori autour des sushis, mais il y a bien plus que ça. On peut aussi parsemer de l’aonori, de la dulse ou de la laitue de mer sur des plats comme on le ferait avec des herbes aromatiques sèches, les réhydrater pour en faire des tartares d’algues à tartiner sur du pain au levain, les faire mariner avec du tofu pour retrouver le goût iodé du poisson dans un fish & chips végétal… Les possibilités sont infinies. À vos fourneaux !

Pour aller plus loin

🎙 Podcast : Injustices, À flots et à sang

Des phoques retrouvés décapités à Concarneau. Camille Maestracci mène l’enquête et plonge au cœur de la pêche bretonne dans cette série en 5 épisodes pour Injustices, un podcast de Louie Media. Derrière cette affaire sordide se cache une problématique plus complexe où se mêlent enjeux écologiques et économiques du secteur maritime.

🎥 Documentaire : Seaspiracy

Avec Seaspiracy, le réalisateur Ali Trabizi dénonce les dérives de la pêche industrielle à l’échelle mondiale et explore ses impacts sur la biodiversité marine… et sur les humains. Un film qui dérange mais qui a le mérite de mettre en lumière ce que les lobbyistes tentent de cacher.

📕 Livre : La révolution des algues, Vincent Doumeizel

Les algues offrent des solutions concrètes pour répondre aux grands défis de notre époque. Si on apprenait à les cultiver de façon durable, elles pourraient nous nourrir, mais aussi se substituer au plastique, décarboner l’économie, refroidir l’atmosphère, nettoyer l’océan, reconstruire les écosystèmes marins, nous soigner et fournir des revenus aux populations côtières… Une véritable révolution !

Et si vous faisiez un jeu de piste ? Rappelez-vous le dernier poisson que vous avez mangé. Mettez-vous dans la peau d’inspecteur Colombo et trouvez le bateau qui l’a pêché, où et quand. J’ai hâte de lire votre rapport d’enquête !

Malaury Morin

Co-fondatrice & Chargée de campagnes de Blutopia

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