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Sous l’océan, sous l’océan… 🧜‍♀️ Vous l’avez ? La chanson de la petite sirène. Malheureusement, dans la vraie vie, tout n’est pas aussi rose que dans un Disney. Il y a un mois, je partageais des ressources pour réduire son empreinte écologique à un groupe d’entrepreneur·e·s dont je fais partie, et Jérémy, un des membres, m’a posé une question à laquelle je n’ai pas su répondre. Ou plutôt, à laquelle je n’ai pas su répondre avec des sources scientifiques pour me justifier.

Il se demandait si l’empreinte carbone de la pêche était réellement moins importante que celle de l’élevage, après avoir découvert dans le documentaire Seaspiracy que les techniques de pêche utilisées détruisent tellement les fonds marins qu’ils relâchent du carbone dans l’atmosphère. Tout un sujet qui mérite d’être creusé dans la newsletter d’aujourd’hui.

Le problème : l’empreinte carbone de la pêche

Vous vous souvenez de la newsletter du 18 avril ? J’explorais le duel vegan vs. local et je vous partageais une étude de Hannah Ritchie publiée en janvier 2020 sur Our World in Data. Le classement des aliments en fonction de leurs émissions de gaz à effet de serre sur toute leur chaîne de production vous avait d’ailleurs beaucoup interpellé·e·s. Les poissons, d’élevage comme sauvages, arrivaient derrière la viande. En fait, les résultats sont biaisés car les calculs ne prennent pas en compte tous les impacts. Et évidemment, toutes les méthodes de pêche ne se valent pas.

🚢 Les bateaux de pêche

Quand on pense à l’impact carbone de la pêche, on pense forcément à l’empreinte des bateaux de pêche, et plus précisément du fioul qu’ils utilisent pour naviguer. La moyenne mondiale se situe à 0,6 litre de gasoil par kilo de poisson capturé, mais la consommation n’est pas égale entre les différentes techniques de pêche. Le chalut de fond, tracté par la puissance motrice du navire, est l’engin le plus consommateur de gasoil, en plus d’être le plus destructeur pour les fonds marins. Résultat ? Les poissons capturés au chalut de fond nécessitent jusqu’à 3 litres de gasoil par kilo pêché.

Les émissions des bateaux de pêche représentent ainsi 1.2% de la consommation mondiale de pétrole et émettent directement 130 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère. Et tout ça, en ne prenant en compte qu’une partie du cycle de vie des bateaux de pêche, à savoir leur utilisation, et en oubliant leur production et, surtout, leur fin de vie.

Source : Bloom

❄️ Le conditionnement et la chaîne du froid

Pas question de traiter les poissons comme des fruits et légumes, au risque de provoquer des intoxications alimentaires. Pour que les poissons arrivent bien frais sur les étals des poissonneries, il faut bien les conditionner et respecter la chaîne du froid. Et ça, ça émet forcément du dioxyde de carbone.

Les émissions de gaz à effet de serre liées à la pêche ont été chiffrées à 1 900 kg d’équivalent CO2 par tonne de poissons dans un bilan qui additionnait :

  • La consommation de fioul des bateaux de pêche : 77%
  • Les émissions liées au conditionnement et à la chaîne du froid : 23%

Source : ADEME

🐠 La mort des poissons

L’océan est un puits de carbone, et les poissons qui l’habitent aussi. Les thons, les requins, les maquereaux ou encore les espadons sont constitués de 10 à 15 % de carbone. Le problème, c’est que lorsque les poissons sont pêchés, le carbone qu’ils contiennent est en partie émis dans l’atmosphère sous forme de CO2, plusieurs jours ou plusieurs semaines après leur capture et leur consommation.

Lorsqu’ils meurent naturellement, les poissons coulent rapidement à de grandes profondeurs. La majeure partie du carbone qu’ils contiennent est alors séquestrée dans l’océan profond pendant des milliers voire des millions d’années. Avec la pêche, le phénomène est inversé. Le carbone sort de l’eau. Un kilogramme de poisson capturé émet 460 grammes de CO2. 

Et même les poissons rejetés à l’eau, ou ceux qui meurent sur les lignes, comme les requins qui ne sont pas visés mais sont régulièrement attrapés comme prises accessoires, ont un impact similaire, puisqu’ils vont flotter à la surface. Seule la mort naturelle permet au carbone d’être piégé au fond de l’océan et d’y être stocké, car les poissons coulent.

Rien qu’avec ce phénomène, le bilan carbone fait par l’ADEME devrait augmenter de 25%, ce qui donnerait 2 375 kg d’équivalent CO2 par tonne de poissons. Sachant que plus de 90 millions de tonnes de poissons sauvages sont pêchées chaque année selon la FAO, je vous laisse faire le calcul pour découvrir combien de tonnes d’équivalent CO2 sont émis par la pêche chaque année.

Source : étude internationale pilotée par des scientifiques du Centre pour la biodiversité marine, l’exploitation et la conservation de Montpellier, publiée dans Science Advances le 28 octobre 2020

C’est comme si on labourait une forêt primaire, encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

Enric Sala

🐚 La destruction des fonds marins

Quand on parle de la pêche au chalut de fond, c’est souvent pour en dénoncer ses impacts désastreux sur les habitats, puisqu’elle racle absolument tout sur son passage. Au-delà du danger immédiat que ça fait peser sur la biodiversité marine, il y a, là aussi, des émissions de gaz à effet de serre. Le chalutage relâche plus de dioxyde de carbone dans l’eau que le secteur aérien dans l’air : entre 0,6 à 1,5 gigatonne de tonnes de CO2 par an, contre 0,9 gigatonne pour le transport aérien en 2019. En cause ? Le carburant consommé par les chalutiers, comme je l’évoquais plus haut, mais aussi la perturbation des fonds marins par les engins de pêche. 

Le principe est le même que lorsque l’on tue des poissons. Les sédiments marins sont des réservoirs de carbone, qu’ils accumulent par les débris végétaux et les excréments d’animaux qui tombent sur le plancher océanique. Lorsqu’ils sont détruits, les sédiments marins libèrent des tonnes de CO2 jusqu’alors stockées. Chaque année, 1 500 millions de tonnes sont ainsi relâchées dans l’océan. Ça ne représentent que 0,02 % du carbone sédimentaire marin total, mais équivaut à 15 à 20 % du CO2 atmosphérique absorbé par l’océan. Bref, de quoi alourdir, encore une fois, le bilan carbone fait par l’ADEME.

Les conséquences auxquelles il faut s’attendre ? Une augmentation de l’acidification de l’océan, la réduction de sa capacité à absorber le CO2 et l’accumulation du CO2 dans l’atmosphère. Le biologiste marin Enric Sala compare le phénomène avec ce qu’il pourrait se passer sur terre : “C’est comme si on labourait une forêt primaire, encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Quand on sait que les sédiments marins sont le plus important puits de carbone organique, loin devant la végétation marine ou terrestre, stockant chaque année presque autant que l’ensemble des puits de carbone terrestres, on comprend qu’il faut que les choses changent, et vite.

Source : étude publiée par l’Ifremer et plusieurs universités américaines dans Nature le 17 mars 2021

🍣 Les poissons d’élevage

Plus de 70 millions de poissons sont élevés en aquaculture chaque année selon la FAO. Et pour ces poissons là, le bilan est encore moins glorieux. Sur le classement des aliments en fonction de leurs émissions de gaz à effet de serre fait par Hannah Ritchie, les poissons d’élevage arrivent d’ailleurs juste derrière la viande de volaille et de porc.

Raison n°1 ? Leur nourriture. La plupart sont nourris avec des poissons sauvages, pêchés en pleine mer donc, avec les techniques de pêche dont on connaît les impacts. Près de 20 % des prises mondiales de poissons sauvages sont transformées en farines et en huiles… en grande partie utilisées pour nourrir les poissons d’élevage.*

Raison n°2 ? Les émissions de gaz à effet de serre liées aux infrastructures qui permettent d’élever des poissons en dehors de leur habitat naturel.

Et tout aussi grave que l’empreinte carbone, l’élevage intensif d’espèces comme le saumon ou la crevette tropicale pollue les eaux des fjords et des estuaires, entraînant la destruction d’écosystèmes côtiers fragiles et pourtant essentiels à la reproduction des espèces marines.

*Source : rapport « Until the seas dry » co-signé par la Changing Markets Foundation, Compassion in world farming et Rethink fish

La solution de la semaine : agir à tous les niveaux

🍽 Végétaliser son assiette

Au niveau individuel, vous connaissez tou·te·s la solution. Il est grand temps de mettre plus de plantes dans notre alimentation. Parmi tous les fameux éco-gestes, c’est sans doute celui qui a l’impact le plus positif sur l’océan. En France, et dans l’ensemble des pays dits développés, il est possible d’avoir un régime alimentaire varié et équilibré sans aucun produit d’origine animale.

⛔️ Protéger l’océan

Aux niveaux gouvernemental et intergouvernemental, il est urgent de mettre en place des zones protégées, dans lesquelles la pêche serait interdite. Le but ? Réduire drastiquement le risque de perturbation du carbone sédimentaire, mais aussi préserver la biodiversité et les populations de poissons.

Vous vous dites qu’avec les politiques, on peut toujours attendre ? Si vous voulez faire bouger les choses rapidement, vous pouvez écrire à votre député·e dès aujourd’hui pour lui expliquer la nécessité de créer des zones protégées. Si vous êtes convaincant·e et que l’on est nombreux·ses à le faire, le projet pourrait être défendu devant l’Assemblée.

Pour aller plus loin : à lire, à regarder et à écouter

🗞 Article : « Alimentation : remplacer le poisson pour limiter la surpêche » par Blutopia

Si vous voulez creuser les conséquences de la surpêche, cet article est pour vous. Car oui, il n’y a pas que l’empreinte carbone à prendre en compte, mais aussi la perte de biodiversité causée par la surexploitation des stocks, la destruction des habitats naturels et les prises accessoires. En prime, je vous ai dégotté des idées simples et efficaces pour remplacer le poisson dans votre alimentation.

🎬 Film : Seaspiracy

Seaspiracy résume parfaitement ce pour quoi on se bat chaque jour chez Blutopia. Pour protéger l’océan, et toutes les créatures incroyables qui l’habitent, il suffit d’arrêter de le considérer comme un puits de ressources infinies.

🎙 Podcast : Blutopia et 4P Shore & Seas sur Basilic Podcast

Quand Jeane de Basilic Podcast est venue à La Rochelle, on s’est retrouvé avec Edgar de 4P Shore & Seas dans notre salon pour échanger sur notre engagement pour la préservation de l’océan. Dans cet épisode, on parle, entre autres, de l’impact des engins de pêche sur les organismes marins. Ça aurait pu durer des heures, mais on a dû se limiter à 53 minutes.

Des questions, des suggestions ? J’adore vous lire, alors n’hésitez pas à m’écrire en commentaire.

* Vous pouvez nous faire confiance, notre sélection est 100% indépendante.

Malaury Morin

Malaury Morin

Co-fondatrice & Content Manager de Blutopia

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