Après avoir découvert la faune et la flore de l’océan, on va regarder de plus près les divers écosystèmes uniques qui les composent. Et quoi de mieux que commencer par ce qu’on peut appeler les « racines de l’océan » ?

Apparues il a environ 75 million d’années, les mangroves ne sont pas nos forêts occidentales de pins et de sapins habituelles. Leurs arbres, que l’on appelle les palétuviers, sont situés sur l’estran, la zone littorale localisée entre les limites des plus basses et des plus hautes marées. En bref, le lieu où la marée monte et descend pendant la journée. C’est donc un environnement caractérisé par des facteurs très variables comme la température, la sédimentation et les courants de marée.

Dans le monde, on recense 170 000 km2 de mangroves principalement présentes sur les littoraux tropicaux et subtropicaux. Les plus grandes surfaces sont en Indonésie, au Brésil et en Australie. Les mangroves ne représentent que 0.1% de la surface des plantes terrestres mais sont des écosystèmes extrêmement importants écologiquement, culturellement et économiquement.

Une flore hors du commun avec un système racinaire primordial

On trouve 3 types de mangroves différentes : 

  • les mangroves associées aux deltas et aux estuaires
  • les mangroves associées à des enfoncements côtiers
  • les mangroves des récifs et des lagunes. 

Dans tous les cas, les arbres se retrouvent avec leurs racines submergées d’eau salée à chaque marée. Le problème ? Le sel, présent en grande quantité, est toxique pour les plantes.

Mais ne vous inquiétez pas, la nature est bien faite ! Les palétuviers ont des adaptations métaboliques et physiologiques qui leur permettent d’exclure le sel à la surface de leurs racines afin d’extraire majoritairement de l’eau douce. Certaines espèces d’arbres ont même des glandes de sel qui leur permettent de le sécréter depuis la surface de leurs feuilles. Alors, si un jour vous vous retrouvez dans une mangrove et que par hasard vous avez envie de salé, essayez de goûter certaines feuilles, vous pourrez déguster des cristaux de sel !

En plus de devoir s’adapter à l’eau salée, les racines profondes sont constamment plongées dans un milieu anaérobie, c’est-à-dire sans oxygène, à l’inverse des arbres terrestres. L’arbre doit donc récupérer l’oxygène aérien et l’acheminer vers le système racinaire afin de continuer son activité métabolique : absorber l’eau et les nutriments nécessaires à la croissance de la plante. Pour aider, les racines ont des cellules spécialisées dans le transport de l’oxygène, les aérenchymes, qui sont comme des petites bulles d’air.

Avec ce fonctionnement optimal, les racines peuvent s’épanouir ! Le système racinaire est même l’élément majeur des propriétés écosystémiques des mangroves. Il a un rôle fondamental dans le processus d’accumulation de matière et d’augmentation du volume du sol. Effectivement, en milieu anaérobie la décomposition de la matière organique, celle des feuilles ou des détritus, est beaucoup plus lente, ce qui permet une plus grande accumulation de terre. Or un sol épais et bien approvisionné maintient la forêt en place. Les mangroves constituent donc une protection côtière contre les vagues et les tempêtes.

Une faune diversifiée 

Entre eau et terre, les mangroves sont une niche de biodiversité sur la planète. En effet, elles offrent 3 milieux différents pour la faune : la canopée, la surface de leurs racines et l’espace entre les racines.

Leurs canopées abritent diverses espèces telles que le tigre de Bengal au Bangladesh et les roussettes, les plus grandes chauves-souris au monde, mais aussi des oiseaux, des macaques, des serpents, des insectes… la liste est longue.

Côté eau, des communautés d’algues et d’éponges de mer utilisent les racines comme substrat de fixation. Ça ralentit la vitesse des courants de marées et permet ainsi le dépôt des particules en suspension sur le sol de la forêt. Je vous avais dit que les racines étaient le grand élément des mangroves !

Mais il y aussi toute la faune qui navigue entre les racines et autour des mangroves : les poissons, les crabes, les crevettes, les dauphins, les lamantins, les crocodiles et tant d’autres. Les 3 premiers animaux utilisent les mangroves comme nurserie en y passant leur phase juvénile. Il est donc très suspecté qu’il existe un lien entre les mangroves et la quantité de poissons en haute mer par le biais de la migration, mais ça reste encore à prouver rigoureusement. Cette richesse est bénéfique aux pêcheur·se·s locaux·les ainsi qu’à la pêche de plus grande échelle : 30% des espèces de poissons commercialisées mondialement sont dépendantes des mangroves.

Un puits de « carbone bleu » inimaginable

Depuis toujours, on entend dire que la forêt amazonienne est le poumon de la Terre et qu’elle permet de stocker une grande quantité de carbone par la photosynthèse. Et si je vous disais qu’il y avait un poumon encore plus puissant pour séquestrer ce carbone ?

Bien qu’elles n’occupent que 0.1% de surface terrestre, les mangroves peuvent stocker 50 fois plus de carbone que les forêts tropicales. C’est l’écosystème capable de stocker le plus de carbone au monde.

Sans surprise, je vous laisse deviner où se trouve tout ce carbone… Oui, dans les racines ! D’où le nom de « carbone bleu », car il est sous l’eau. Il y est acheminé et stocké pendant des millénaires grâce à l’épaisseur du sol. Et comme le sol des mangroves augmente d’année en année, le stockage de carbone aussi.

Bref, je ne le répéterai pas assez : les racines des mangroves sont fascinantes.

Une forêt pleine de ressources, mais à quel prix ?

Cette complexité écologique et cette biodiversité luxuriante ont sans surprise tout de suite été repérées par les humains. De nos jours les mangroves soutiennent directement plus de 70 activités humaines, à la fois culturelles et économiques.

Leur exploitation a commencé il y a bien longtemps par les peuples côtiers. Ils utilisaient son bois pour construire, faire du feu et du charbon. Au fil des années, des méthodes plus dévastatrices et à gros impact se sont développées :  

  • Industrialisation du bois : à l’époque coloniale, on s’en servait pour construire des bateaux, ce qui a vite mené à une surexploitation.
  • Agriculture : à partir de 1900, les mangroves ont été déforestées pour la production de riz, d’huile de palme et de noix de coco. En Chine, la riziculture a déforesté 48% des mangroves, ce qui représente plus de 210 km2.
  • Élevage de crevettes en bassins : c’est la cause principale de la déforestation des mangroves au niveau mondial. À cause du risque d’eutrophisation et d’accumulation de toxines dans l’eau, les bassins doivent être relocalisés au bout de 5 à 10 ans vers une autre mangrove encore saine. Spoiler alert : la mangrove abattue qui a mis tant de temps à se construire mettra bien plus de 10 ans à s’en remettre. 

Résultat : 38% des mangroves ont été abattues entre 1980 et 2000 soit 30 000 km2. Ça correspond à une perte de 2% par an environ. Et en plus, ces chiffres ne prennent pas en compte les mangroves d’Indonésie qui auraient perdu 50 à 80% de leurs forêts.

Cette perte n’est pas seulement dangereuse pour la nature, mais aussi pour les humains (est-ce le karma ?). Comme mentionné plus haut, les mangroves protègent les littoraux des fortes tempêtes et des vagues. Or, avec leur disparition, les populations côtières y sont plus exposées. Si la mangrove indienne avait été intacte en 1999 lorsqu’un cyclone frappa la côte, plus de 90% des décès auraient été évités.

Un futur prometteur ?

Bon, tout ça est bien déprimant, je suis d’accord. Heureusement, il y aurait du positif : les taux de déforestation seraient en baisse depuis 10 ans. Mais il y a un nouveau facteur à prendre en compte : la montée des eaux. D’ici 2100, les océans pourraient monter de 2.5 mètres. Comment les mangroves réagiront ? Ça dépendra essentiellement du développement urbain côtier. S’il n’y a pas de barrages, villes ou murs, alors pas de problème. Les mangroves pourront s’étendre vers les terres. S’il y a un obstacle, c’est encore incertain. Elles seront prisonnières, mais ça ne veut pas dire que l’eau les engloutira : leur magnifique système racinaire pourrait faire face à la montée des eaux en accumulant assez de matière organique et maintenir ainsi leur position sur la côte. Encore faut-il que les mangroves soient en bon état. D’où l’importance d’insister sur l’arrêt de construction urbaine à ses alentours.

Pour assurer un futur aux mangroves, il faut planifier leur conservation à l’échelle locale et globale. De nos jours, 36% des mangroves sont légalement protégées. Mais selon moi, protégées ne signifie pas nécessairement gérées efficacement. Nous devrions nous assurer que les régulations soient respectées dans toutes les mangroves protégées, sinon c’est une protection qui n’existe que sur le papier.

La reforestation des mangroves est la solution phare et en vogue depuis quelques années. Même si seulement la moitié des plants survivent la majorité du temps, je pense que c’est une manière de sensibiliser les communautés locales sur le bénéfice économique et l’importance écologique d’un écosystème en bon état. Dans les années à venir, le mieux serait d’améliorer les techniques de réhabilitation et de planter plus d’une espèce de palétuviers pour assurer une bonne biodiversité de la forêt.

Comment aider à son échelle ?

On a vu que les mangroves ont des chances d’avoir un futur prometteur, mais que pouvons-nous faire de chez nous pour aider ?

Avant tout, on peut changer nos habitudes alimentaires qui touchent les mangroves. Si vous achetez des crevettes, regardez d’où elles proviennent (qu’on se le dise, le mieux serait de ne pas en consommer du tout). De même pour le riz, l’huile de palme et la noix de coco. Et pour aller plus loin, toutes les solutions de Blutopia auront un impact positif sur nos mangroves !

Vous pouvez aussi directement aider des projets et ONG de reforestation et conservation de mangroves en leur faisant un don. J’en ai sélectionnés quelques-uns pour vous :

  • MCP un centre de conservation que j’ai aidé pour la protection des récifs coralliens, mais qui replante aussi la mangrove aux Philippines avec la communauté locale 
  • Mangrove Action Project  qui travaille avec les communautés locales et les ONG au niveau mondial
  • EcoViva  au Mexique
  • ZSL qui a un projet de réhabilitation des mangroves détruites par les aquacultures aux Philippines
  • SeaCology qui soutient des projets partout dans le monde

Sources

  • Friess, D. A. et al. The State of the World’s Mangrove Forests: Past, Present, and Future. Annu. Rev. Environ. Resour. 44, (2019)
  • Kathiresan, K. Importance of Mangrove Ecosystem. Int. J. Mar. Sci. (2012)
  • Malik, A., Fensholt, R. & Mertz, O. Mangrove exploitation effects on biodiversity and ecosystem services. Biodivers. Conserv. 24, 3543–3557 (2015)
  • Nagelkerken, I. et al. The habitat function of mangroves for terrestrial and marine fauna: A review. Aquat. Bot. 89, 155–185 (2008)
  • Trégarot, E. et al. Mangrove ecological services at the forefront of coastal change in the French overseas territories. Science of the Total Environment 763, (2021)
  • Valiela, I., Bowen, J. L. & York, J. K. Mangrove forests: One of the world’s threatened major tropical environments. BioScience 51, 807–815 (2001)
Juliette Villechanoux

Juliette Villechanoux

Bénévole de Blutopia & Étudiante en biologie marine

Leave a Reply