Chez Blutopia, on explore les richesses de l’océan depuis 2018. Et plus on s’intéresse aux algues, plus leurs incroyables super-pouvoirs nous fascinent. Elles capturent le carbone, purifient l’eau, abritent de nombreux animaux marins et protègent les côtes de l’érosion. Si on les intègre à notre alimentation, elles apportent l’umami, la cinquième saveur, et offrent un profil nutritionnel exceptionnel, riche en vitamines et minéraux. Pourtant, un nuage sombre plane aujourd’hui sur ces légumes de la mer. Les algues se retrouvent sur le banc des accusées. En cause ? Le cadmium, un métal lourd hautement toxique qui s’invite dans tous nos aliments… y compris les algues.
La surexposition au cadmium concerne 1 enfant sur 3, et près de la moitié des Françaises et Français. C’est une véritable bombe sanitaire. Depuis la publication du rapport d’expertise collective de l’Anses (l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) en mars 2026, on pointe du doigt le cadmium… mais aussi les algues. Car oui, les algues seraient parmi les aliments avec les teneurs en cadmium les plus élevées.
Face à ce constat, une question se pose : faut-il bannir les soupes miso au kombu royal, le tartare de laitue de mer et les paillettes de dulse de nos assiettes ? Spoiler : la réponse est non. Accuser les algues, c’est confondre les victimes et les coupables. On vous explique tout : l’importance d’apporter de la nuance au sujet du cadmium dans les algues, d’où vient réellement le problème et pourquoi les solutions sont avant tout collectives et institutionnelles.
Sommaire
1. Qu’est-ce que le cadmium et pourquoi est-il toxique ?
2. Le faux procès des algues
3. Pollution au cadmium : il faut agir à la source
4. Comment agir avec Blutopia pour changer les choses ?
1. Qu’est-ce que le cadmium et pourquoi est-il toxique ?
Cadmium : de quoi parle-t-on ?
Le cadmium est un métal lourd hautement toxique, classé comme cancérogène certain par l’OMS (l’Organisation Mondiale de la Santé) et le CIRC (le Centre International de Recherche sur le Cancer). Contrairement au fer, au zinc ou au magnésium, le cadmium n’a aucune fonction biologique connue dans le corps humain. Sa simple présence dans nos cellules est le signe d’une contamination.
Pire, le cadmium s’accumule avec le temps. Une fois absorbé, il peut y rester entre 10 et 30 ans ! Concrètement, ça signifie que plus on vieillit, plus le cadmium s’accumule dans notre corps. Et les risques liés à une exposition chronique au cadmium sont nombreux :
- Troubles endocriniens et atteintes à la fertilité
- Insuffisances rénales
- Fragilité osseuse
- Troubles pulmonaires et neurologiques
- Risques accrus de cancers
D’où vient le cadmium ?
Les engrais phosphatés : grands responsables de la pollution des sols au cadmium
Le cadmium est naturellement présent dans la croûte terrestre et dans l’océan avec l’érosion des roches. Il n’est donc pas nouveau, mais ce sont les activités humaines qui en ont fait un polluant omniprésent. Sa présence dans les sols est en grande partie due aux engrais phosphatés, utilisés massivement par l’agro-industrie.
Il s’agit d’engrais fabriqués à partir de roches phosphatées extraites du sous-sol, notamment en Afrique du Nord. Or, ces roches contiennent naturellement du cadmium. En épandant des millions de tonnes de ces engrais chaque année sur les champs de blé, de maïs ou de pommes de terre, le modèle agricole intensif injecte directement du cadmium dans notre chaîne alimentaire.
Le trajet du cadmium jusqu’à l’océan via le cycle de l’eau
Ce qui se passe à terre ne reste jamais à terre. Une fois déposé dans les sols, le cadmium ne reste pas statique. Avec les pluies et le phénomène d’érosion des sols agricoles, ce métal lourd est lessivé. Il s’infiltre dans les nappes phréatiques, rejoint les ruisseaux et les grands fleuves, pour finir sa course dans les estuaires et les zones côtières maritimes. Comme le rappelle Wilfried Sanchez, directeur scientifique adjoint à l’Ifremer, interrogé dans le cadre de notre film De l’assiette à l’océan : “L’océan est l’ultime réceptacles des contaminations.”

C’est comme ça que les algues, qui poussent près de nos côtes, entrent en contact avec une pollution générée à des centaines de kilomètres en amont dans les terres. Accuser les algues d’être toxiques est donc un contresens : l’océan ne fait que subir les dérives d’un modèle agricole terrestre dépendant de la chimie de synthèse.
2. Le faux procès des algues
Si le sujet de la toxicité du cadmium dans les algues inquiète, c’est parce que l’alimentation est notre première source d’exposition. Mais contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les légumes de la mer qui remplissent le plus nos organismes de ce métal lourd.
Toutes les espèces d’algues ne se valent pas
Les algues absorbent naturellement le cadmium présent dans l’eau de mer car leur structure capte les nutriments et les polluants comme une éponge. Mais on ne peut pas mettre toutes les algues dans le même panier : la présence de cadmium dans les algues varie drastiquement selon l’espèce.
Il n’existe pas « une » algue, mais une immense variété d’algues. Il y aurait plus de 700 espèces d’algues comestibles dans l’océan ! Si certaines espèces d’algues doivent être surveillées, d’autres présentent des taux quasi nuls :
- Les algues vertes (comme la laitue de mer) possèdent des structures cellulaires qui fixent très peu le cadmium. Leurs taux sont généralement très bas, voire indétectables.
- Les algues rouges (comme la dulse ou le nori) présentent des niveaux modérés, largement en dessous des limites de sécurité européennes lorsqu’elles sont récoltées dans de bonnes conditions.
- Les algues brunes (comme le wakamé ou le kombu royal) sont les plus denses en alginates. Elles concentrent naturellement plus les métaux lourds. C’est sur ces espèces que les contrôles doivent être plus stricts, et leur consommation doit être intégrée dans le cadre d’un régime alimentaire varié. D’ailleurs, même si elles sont les plus à risque, elles peuvent aussi être en dessous des limites de sécurité européennes en fonction de la zone de récolte.
L’importance capitale de la zone de récolte
Les algues ne produisent pas de cadmium : elles absorbent celui qui se trouve dans leur environnement. La qualité de l’eau est donc le facteur discriminant numéro un. La bonne nouvelle, c’est que la France bénéficie d’eaux de récolte de très bonne qualité. Des entreprises bretonnes engagées, comme Bord à Bord et Begood Alg, ont testé leurs récoltes : les teneurs en cadmium sont 2 à 10 fois inférieures aux données de l’EFSA, l’Autorité européenne de sécurité des aliments. Grâce à des cadres réglementaires stricts, les algues françaises sont bien moins exposées au cadmium et aux autres métaux lourds que ce qui est observé sur les marchés asiatiques ou internationaux, où les contrôles environnementaux sont moins exigeants.
Une part minime de notre exposition réelle
Il ne faut pas confondre concentration et exposition. On ne mangera jamais autant d’algues que de céréales. Alors qu’une portion de céréales pèse entre 60 et 100 grammes par repas, une portion d’algues séchées (en paillettes sur une salade, par exemple) dépasse rarement 2 à 5 grammes.
Selon l’étude Qualit’alg, portée par la Chambre Syndicale des Algues et Végétaux Marins, l’apport en cadmium via les algues ne représente que 1,1 % de l’exposition totale des Françaises et Français. À l’inverse, ce sont les aliments que l’on consomme le plus qui nous contaminent le plus : les céréales, les pommes de terre et les légumes de l’agriculture conventionnelle. Et ce n’est pas parce qu’ils sont très contaminés, mais parce qu’ils sont consommés quotidiennement et en grande quantité.
Répartition de l’exposition au cadmium en France :
🌾 Céréales, pommes de terre, légumes terreux : ~98,9 %
🌿 Algues : 1,1 %
Puisque le cadmium est dangereux, et puisque les études montrent la présence de cadmium dans les algues, le raccourci est vite trouvé : il faudrait arrêter de manger des algues. Ce raisonnement est scientifiquement faux et économiquement destructeur pour une filière durable.
Oui, les algues peuvent contenir des traces de cadmium, comme la totalité (ou presque) de nos aliments. En revanche, elles sont très loin d’être notre principale source d’exposition à ce métal lourd toxique. Malgré la teneur en cadmium de certaines d’entre elles, les algues restent bénéfiques d’un point de vue nutritionnel. Il vaut mieux en consommer en petites quantités et de façon variée plutôt que de s’en priver. Leur balance bénéfices/risques est largement positive !
3. Pollution au cadmium : il faut agir à la source
Pendant que l’association entre cadmium et algues est pointée du doigt par des craintes légitimes mais faussées, le métal lourd continue de s’accumuler discrètement dans les terres, les cultures, l’océan… et nos corps. Pourtant, il existe des solutions individuelles et collectives pour limiter les dégâts.
La diversification de notre alimentation
Pour limiter notre exposition au cadmium au quotidien tout en gardant une alimentation équilibrée, il y a 3 choses à faire selon l’Anses :
- limiter certains produits à base de blé sucrés et salés comme les céréales du petit-déjeuner, les gâteaux et les biscuits
- introduire plus de légumineuses dans les repas à la place des aliments à base de blé comme les pâtes (si vous êtes en manque d’inspiration, notre livre de recettes C’est pas la mer à boire devrait vous donner quelques idées)
- varier non seulement les aliments que l’on met dans notre assiette, mais aussi les marques et les origines de ces aliments
Le réflexe de l’agriculture biologique
Pour limiter notre exposition au cadmium, on peut aussi se tourner vers le bio. Ce n’est pas encore une solution parfaite, mais c’est un premier pas vers la réduction du cadmium dans nos sols et notre alimentation pour 3 raisons.
- Les engrais phosphatés chimiques sont interdits.
- Seuls certains engrais minéraux phosphatés sont autorisés.
- Le cahier des charges de l’agriculture biologique est aligné sur la limite de 60 mg / kg de cadmium de la réglementation européenne, contre les 90 mg / kg en vigueur en France pour le conventionnel.
Le chiffre à retenir provient d’une méta-analyse publiée dans le British Journal of Nutrition : les produits issus de l’agriculture biologique contiennent presque deux fois moins de cadmium que ceux de l’agriculture conventionnelle.
Le problème de la réglementation française
Pour répondre rapidement et durablement au problème du cadmium, c’est au niveau politique que ça se joue. Une question majeure reste sans réponse : pourquoi la France continue-t-elle d’autoriser des engrais phosphatés contenant jusqu’à 90 mg de cadmium/kg, alors que l’Union européenne fixe la limite à 60 mg, et que l’Anses recommande de descendre à 20 mg pour protéger notre santé ?
Si le rapport de l’Anses de mars 2026 a fait l’effet d’une bombe, c’est aussi parce qu’il a mis en lumière l’inaction et les contradictions des décideurs politiques français concernant la gestion du cadmium.
La fixation des seuils de cadmium autorisés dans les engrais est un sujet de tension intense entre les impératifs de santé publique et les intérêts des syndicats agricoles conventionnels et des producteurs d’engrais.
Seuils de cadmium dans les engrais phosphatés :
⛑️ Recommandation scientifique de l’Anses : 20 mg / kg
🇪🇺 Réglementation de l’Union européenne : 60 mg / kg
🇫🇷 Réglementation nationale française : 90 mg / kg
La France applique l’une des réglementations les plus laxistes d’Europe sur ce sujet, autorisant l’épandage de produits bien plus contaminés que dans les pays voisins. À court terme, ce retard réglementaire protège les importations d’engrais bon marché. Mais à long terme, il hypothèque la santé des citoyennes et des citoyens ainsi que celle des écosystèmes terrestres et marins.
4. Comment agir avec Blutopia pour changer les choses ?
Face à ce défi de santé publique et environnemental, on a le pouvoir d’agir. La pression citoyenne peut faire plier les décideurs politiques. Voici 3 actions concrètes que vous pouvez mener dès aujourd’hui.
Signer les pétitions contre le cadmium sur le site de l’Assemblée nationale
Pour protéger notre santé, les député·e·s Benoît Biteau et Clémentine Autain ont déposé une proposition de loi transpartisane qui vise à abaisser les seuils de cadmium dans les engrais phosphatés à l’échelle nationale. L’objectif : s’aligner progressivement sur les recommandations de l’Anses.
Plusieurs pétitions citoyennes déposées sur le site de l’Assemblée nationale vont dans ce sens. Plus elles seront signées, plus les décideurs politiques prendront le sujet au sérieux.
- La pétition “Pour une action immédiate contre la contamination au cadmium des sols et de l’alimentation en France”
- La pétition “La France, championne du cadmium – Stop au poison dans nos assiettes”
Interpeller les décideurs politiques
Le débat sur cette loi transpartisane doit avoir lieu le 1er juin à l’Assemblée nationale. Pour que la santé publique passe avant les profits de l’agro-industrie, il faut faire du bruit :
- Via la plateforme Scandale Cadmium : en 10 secondes, envoyez un e-mail pré-rédigé et personnalisé à votre député·e pour lui demander de voter la loi.
- Sur les réseaux sociaux : allez commenter notre publication Instagram en identifiant les décideurs politiques pour montrer que le sujet vous préoccupe.
Partager la tribune “Cadmium : le faux procès des algues”
Avec Blutopia, on a rédigé notre toute première tribune intitulée “Cadmium : le faux procès des algues”. L’objectif : appeler l’État français à agir pour réduire l’exposition au cadmium dans l’alimentation, tout en nuançant le danger de contamination par les algues.
La tribune a déjà été co-signée par 37 organisations (dont le CNRS, la Global Seaweed Coalition, Cancer Colère, Bio Consom’acteurs, France Nature Environnement Bretagne) et des personnalités publiques comme Vincent Doumeizel, conseiller Océan aux Nations Unies.
Les algues portent en elles les promesses d’une transition alimentaire et écologique majeure pour les années à venir. Pour porter notre voix, vous pouvez partager notre tribune autour de vous.
Ensemble, ne laissons pas le cadmium gâcher les promesses de l’océan.
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